Crise TFM-RDC : quels impacts sur l'approvisionnement de cobalt et de cuivre ?
- 25 déc. 2022
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Dernière mise à jour : 31 août 2023
Le cobalt et le cuivre congolais sont aujourd'hui aux prises d'une tension entre la République Démocratique du Congo, la société publique Gécamines, et l'entreprise chinoise CMOC. Cette dernière détient 80% de Tenke Fugurume Mining (TFM), l'un des plus gros producteur de cobalt au monde, les 20% restant allant à la Gécamines, la société minière publique congolaise. Un conflit sur les estimations de ressources et les redevances qui en découlent, et une crise s’amorce entre l'entreprise chinoise et l’État Congolais. Cette tension pourrait avoir des conséquences sur l'approvisionnement de ces minerais aux usines chinoises dont dépend une partie du monde industriel. Essayons de comprendre cette histoire.
Les sources du conflits TFM - RDC
Nous sommes en août 2021, le président Tshisekedi annonce qu'il forme une commission chargée de réévaluer les réserves et les ressources de la mine afin de revendiquer équitablement ses droits concernant le paiement de redevances supplémentaires pour l'augmentation des réserves à TFM. Ces redevances reposent en effet sur la quantité de réserves de minerais évaluée par l'entreprise CMOC elle-même. En décembre 2021, un tribunal prive la direction actuelle de TFM de son pouvoir de décision sous demande de la Gecamines qui demande également aux juges de nommer un administrateur temporaire. En février 2022, un tribunal nomme alors Sage Ngoie Mbayo, comme administrateur temporaire pour une période de six mois. Son rôle est de gérer la mine de cuivre et de cobalt et de réconcilier les deux partenaires sur les points de divergence, à savoir l'accès aux informations techniques et aux affaires sociales de la société. Il remplace ainsi le directeur général du moment Jun Zhou. Les chinois de CMOC qui possède la majorité de TFM se retrouve donc déposséder de leur directeur général.
Les tensions se creusent
En mars 2022 pourtant, les choses semblent s'apaiser. La CMOC déclare ainsi que des "progrès significatifs" ont été réalisé dans le cadre du litige. De son coté le gouvernement congolais par la voix de son porte-parole Patrick Muyaya Katembwe, déclare que la procédure judiciaire "reste suspendue en vue de restaurer un climat d'échange et d'harmonie entre les parties", ajoutant que le gouvernement avait proposé une feuille de route pour sortir de la crise.
"Il n'y a aucun changement dans le droit de gestion de TFM, et la production et les opérations se déroulent comme d'habitude", déclare le porte-parole de China Molybdenum en juin. "À l'heure actuelle, c'est moi qui dirige TFM. Elle n'est pas dirigée par la Gécamines ou par CMOC" déclaré de son coté Sage Ngoie Mbayo. La ministre de la Justice, Ruth Mutombo, a ordonné l'exécution de la décision du tribunal prise en fevrier dernier et Sage Ngoie affirme qu'il contrôle désormais les comptes bancaires de la société, mais, dit-il être empêché d'accéder au site de la mine par des soldats congolais.... C'est à ne plus comprendre ce qu'il se passe. Qui dirige réellement la mine ?
Une semaine plus tard, nous sommes le 16 juin 2022, une réunion est convoquée dans les bureaux de Tenke Fungurume Mining à Lubumbashi, pour rassembler toutes les parties dont Mr. Ngoie et des représentants de CMOC. Mais alors que les deux principaux dirigeants de la Gécamines étaient présents, les représentants de la CMOC n'ont pas assisté à la réunion. Le directeur général de la Gecamines, Bester-Hilaire Ntambwe Ngoy Kabongo, et son adjoint, Léon Mwine Kabiena, declarent alors qu'ils sont prêts à prendre des mesures plus radicales, notamment à retirer à la CMOC la propriété du projet en dissolvant le partenariat. Devant un telle situation, les officiels de la Gecamines ne mâchent pas leur mots : "Ce que CMOC fait maintenant, c'est du vol, de la tricherie, du camouflage", a déclaré Léon Mwine Kabiena, ajoutant qu'ils étaient des "menteurs", des "pilleurs", des "bandits" et des "criminels". Mwine affirme que la Gécamines a le droit, en tant qu'actionnaire, de bloquer les exportations du projet. "Des dispositions tactiques peuvent également être prises au niveau de la route pour qu'aucune production de TFM ne puisse sortir", a-t-il déclaré. "Nous avons beaucoup d'options sur la table et s'ils continuent avec ce jeu, les choses vont devenir plus difficiles." Le nouvel administrateur nommé par l’État Sage Ngoie Mbayo n’hésite plus d'ailleurs a déclaré alors qu'il peut contrôler les exportations de TFM :"Elles ne partent pas en avion, mais uniquement par la route. Et d'une manière ou d'une autre, je contrôlerai cela", a-t-il dit. "J'ai le pouvoir de le faire".
Des conséquences possibles sur le cobalt et le cuivre
La République Démocratique du Congo fournit 70% du cobalt mondial soit environ 100,000 tonnes en 2019. Ce minerai extrait du sol congolais s'exporte ensuite pour 92% en Chine afin d'alimenter les nombreuses industries de transformation du pays. Environ 55% du cobalt transformé en Chine provient de la RDC. Enfin, le cobalt raffiné mondial provient majoritairement, entre 55% et 80% de Chine. Le marché de la production et de la transformation du cobalt est donc largement monopolistique et concentré entre la RDC, pays producteur et la Chine pays transformateur. La politique congolaise devient donc un joueur central dans le marché du cobalt. Et depuis 20 ans, ce marché explose (voir figure 1) passant d'environ 20,000 tonnes en 1995 à plus de 140,000 en 2018. En raison de ses propriétés géochimiques, le cobalt un élément chimique nécessaire à de nombreux domaines comme l’aérospatial, la défense, la chimie, comme composant des superalliages utilisés dans les turbines à gaz, les réacteurs nucléaires, les aimants des radars, les systèmes de guidage de missiles, les systèmes de propulsion marins, ou encore les capteurs. Ainsi, le chercheur français Emmanuel Hache parle de métal "contraint" c'est-à-dire que nos besoins en cobalt d'ici 2050 représentent 83% des réserves géologiques découvertes actuellement. On parle d'une contrainte de 90% pour le cuivre. Ces contraintes entre la demande en métal, l'utilisation et les réserves géologiques font peser un risque de pénurie sur le marché.
Le cobalt et le cuivre sont des éléments nécessaires aux technologies dites de "transition écologique". Ils sont une partie inhérente des batteries de stockage d'énergie. Il y a l'entreprise CATL par exemple. Avec une part de marché de 32,6 % en 2021, l'entreprise chinoise CATL est le plus grand fabricant de batteries pour les véhicules électriques au monde. La majorité des véhicules électriques modernes utilisent batteries lithium-nickel-manganèse-oxyde de cobalt dont la cathode contient 10 à 20 % de cobalt. Ainsi c'est toute une industrie des batteries chinoises mais aussi de tous ces matériaux qui composent la plupart des technologies modernes qui reposent sur le cobalt. Tous ces composants sont ensuite assemblés, en Chine ou ailleurs, souvent ailleurs, en Allemagne par exemple pour les automobiles. Ainsi, les métaux sont premiers dans cette chaîne de production et l'impact sur les sources d'approvisionnement se répercute sur toute la chaîne jusqu'au consommateur.
Si les prix des métaux dépendent donc de nombreux facteurs, géologiques et économiques, le facteur politique est un élément important du marché des métaux en particulier quand celui-ci dépend d'un seul pays. La crise que traverse donc l'une des mines de cuivre et de cobalt les plus importantes du monde, 15% de la production congolaise, pourrait donc avec des conséquences importantes. Les menaces de blocages des exportations agitées par différents officiels congolais pourraient avoir des répercussions sur les marchés mondiaux des métaux notamment par une difficultés d'approvisionnement et une hausse des prix. Ces deux conséquences auraient alors effets sur toute la chaîne de production dont nous avons parlé précédemment. Ces répercussions pourraient-elles se traduire par une augmentation des prix de production des nombreux composants électroniques nécessaires aux technologies modernes ?



